Pourquoi en Suisse ?
L’évolution technique et culturelle de ces dernières années relativise la situation géographique d’un éditeur. Pourtant, la Suisse demeure un pays à part au cœur de l’Europe. C’est un carrefour d’idées et une terre d’accueil pour les écrivains. Les éditeurs y bénéficient d’une ouverture sur l’ensemble du domaine francophone, allemand et italien. Sans oublier le public international qui vit et travaille dans ce pays.Pourquoi maintenant ?
Malgré sa marginalisation actuelle, la littérature reste une pulsion fondamentale de notre société. Elle s’adresse à un public peu sensible aux fluctuations de la mode. Une maison d’édition, si elle est intrépide, peut encore regrouper aujourd’hui des auteurs de qualité et un public convaincu, qui ont vu ces dernières années de nombreux repères culturels s’effondrer : la place dévolue au livre dans les médias et à l’école, le nombre des librairies, etc. Cette récession, nous en sommes convaincus, ne répond pas aux vrais besoins du public.Pourquoi « Xenia » ?
En grec, « Xenia » désigne les choses à la fois étranges et étrangères. C’est de bon auspice pour une maison qui s’engage en faveur du dialogue réel entre les cultures, notamment par un accent mis sur les traductions.Ce nom présente beaucoup d’avantages : il n’est pas « national » mais universellement européen, il est bref et facile à retenir, il est isolé alphabétiquement. Et il résume à lui seul l’esprit de la maison: à l’ère des ordinateurs et du multimédia, quoi de plus étrange qu’un livre?
Qu’allez-vous éditer?
C’est le programme qui fait l’éditeur, et non l’inverse.Nous ne voulons pas brider notre curiosité par des a priori commerciaux, esthétiques ou idéologiques. Evoquons plutôt les qualités typiques que nous aimerions voir reconnaître aux titres paraissant à l’enseigne Xenia: lisibles, captivants, audacieux!
Nous entendons publier des livres qu’on aura plaisir à lire et conserver. Et prouver que toutes les innovations audiovisuelles ne pourront remplacer le vecteur de culture le plus ancien, le plus simple et le plus intéressant: le livre!
Quel est votre « credo » éditorial ?
1. Comprendre notre tempsLa précipitation étonnante de l’histoire depuis 1985, tout en balayant et rendant incompréhensibles les problèmes de la période antérieure — la guerre froide — ouvre d’autres interrogations, tant politiques que philosophiques et spirituelles, auxquelles les schémas de pensée actuels (mondialisme/antimondialisme, Occident/islam) ne répondent pas, ou de manière très sommaire. La nouvelle époque doit être explorée et comprise. De nouveaux témoins, de nouveaux écrivains, de nouvelles catégories de pensée pointent à l’horizon. Cela promet, tôt ou tard, d’importantes découvertes aux éditeurs qui sauront étudier avec patience et lucidité les signes des temps.
2. Poursuivre les échanges est-ouest
L’évolution des relations intra-européennes depuis la chute du communisme a prouvé que les barrières mentales n’étaient pas tombées avec l’empire soviétique. Au contraire, l’incompréhension et la méfiance demeurent entre les anciens blocs. En témoignent les interventions désastreuses de l’« Occident » dans la crise balkanique et les malentendus permanents avec la Russie.
Dans une grande mesure, l’Occident a « fabriqué » une menace mondiale incontrôlable en manipulant et favorisant l’intégrisme islamique à des fins inavouables. Nous sommes convaincus que ces fautes catastrophiques reposent sur une ignorance profonde de la culture et de la psychologie des peuples.
En outre, nous voyons que le domaine culturel de l’Europe centrale et orientale demeure encore, objectivement, en grande partie inexploré. Il est donc possible, et souhaitable, de poursuivre le travail entrepris par L’Age d’Homme et quelques autres éditeurs courageux. Tout en sachant, cependant, que ce sera un travail à la fois prestigieux et nécessaire, et commercialement difficile.
3. Défendre les valeurs communes de la civilisation européenne
De jour en jour, nous voyons nos libertés individuelles se restreindre sous l’emprise d’une idéologie du « contrôle absolu de tout ». Ce que les « ingénieurs des âmes » soviétiques n’ont pas pu faire, faute de moyens et de temps, la société technocratique occidentale est en train de le réaliser — contre elle-même, contre les exigences de sa propre survie. Fondamentalement, l’être humain se force à devenir plus mécanique et plus impersonnel que ses propres créations scientifiques.
Cette évolution a été pressentie par de nombreux auteurs, notamment C. S. Lewis dans The Abolition of Man. Elle est aujourd’hui dénoncée et combattue par beaucoup, mais de manière impulsive et empirique. L’étude du totalitarisme moderne reste à faire.
Face au « déconstructivisme », au nivellement statistique, à l’abrutissement induit par les nouvelles technologies du divertissement, il s’agit de défendre un goût sûr, une esthétique à visage humain et une vision du monde réaliste, fondée sur les valeurs communes, antiques et chrétiennes, constitutives de notre culture. Cet ensemble de valeurs simples, propres à tout être humain naturel, issu de toute civilisation humaine, ce que Lewis résumait simplement sous le nom de « Tao », c’est ce que nous prétendons défendre.
Slobodan Despot
Directeur exécutif,
Editions Xenia
