Avertissement de la présente édition (2006)
L’Eglise latine et
le protestantisme au point de vue de l’Eglise
d’Orient est le premier titre des éditions
Xenia. 134 plus tard, cet ouvrage insolite reparaît donc
dans sa ville natale de Vevey.
Qu’on ne s’y trompe pas: il ne s’agit pas
ici de curiosités littéraires ou d’archéologie
théologique. Enveloppées de formules de politesse surannées
et de titres assommants, propres au goût du temps, les
lettres de Khomiakov sont des pamphlets d’une
pénétration foudroyante. L’auteur y fait preuve
d’une connaissance de la culture européenne plus
intime et plus vaste que celle dont pouvaient se prévaloir
ses interlocuteurs occidentaux. Difficile d’être plus
européen que ce slavophile, plus latin que cet oriental,
plus français que ce Russe, plus raisonnable que cet
antirationaliste.
Ses piques sont aussi, et en premier lieu, des gaffes
tendues entre des navires qui se frôlent sans jamais
s’aborder. C’est ainsi du reste qu’elles
furent perçues par leurs éditeurs protestants de 1871, qui
mirent un point d’honneur à publier un ouvrage
mettant en cause, sans concessions ni ménagements, les
fondements mêmes de leurs croyances.
En 134 ans, le dialogue entre chrétiens a-t-il progressé ?
Dans le ton, sans doute : l’on a appris à se
«comprendre», c’est-à-dire à se comporter — du
moins par temps calme. Mais dans le fond?… À force
d’écarter les «sujets qui fâchent» l’on a
réduit la discussion théologique à un langage de
diplomates, et la «communion» à des contacts plus tactiles
que spirituels. A mesure qu’on larguait des pans
entiers de son credo, l’on se recroquevillait avec
une méfiance névrotique sur des restes de pré carré,
défendus plutôt par réflexe culturel que par conviction.
Quel éditeur occidental d’aujourd’hui
accueillerait un nouveau Khomiakov?
Les crises de l’après-Guerre froide, accompagnées
d’une manifestation brutale du sentiment religieux en
Europe de l’Est, ont montré la nocivité de ces
préjugés brumeux et tenaces qui montent des cervelets
lorsque les cerveaux inhibés refusent la discussion franche
et l’affrontement d’idées. En témoignent les
monceaux d’appréciations ignares et désinvoltes
publiées ces dernières années en Occident, jusque dans les
traités académiques et les encyclopédies, sur le monde
orthodoxe — foi, culture, géopolitique et mentalités
confondues. Ce catalogue d’idées reçues, dont on
dressera un jour l’inventaire critique, confirme à
lui seul la nécessité et l’actualité de Khomiakov.