Parution: Jean Cau: "Le Candidat"
JEAN CAU
Dans un ouvrage posthume, l’écrivain fait le récit cocasse de ses démarches pour entrer à l’Académie française. Irrésistible.
« EN CETTE année
1989 où la France célébra le bicentenaire de la
Révolution et chargea un bouffon d’adapter en farce
la tragédie la plus bavarde et la plus sanglante de
notre histoire, j’y allai moi-même de ma
bouffonnerie : je me présentai à l'académie
française », écrit Jean Cau au début d’un
petit livre intitulé Le Candidat
où l’irrévérencieux journaliste
qui nous a quittés en 1993 nous revient avec toute sa
gouaille et son talent.
Inédit et préfacé avec brio par Alain Delon,
l’ouvrage est le récit cocasse, et parfois cruel, de
la démarche plus ou moins forcée que ce vieux loup
des lettres fit auprès des respectables Immortels
pour les convaincre de s’asseoir sagement parmi eux,
tout de vert vêtu.
Poussé de l’intérieur de
l’illustre citadelle par son ami jean Dutourd,
encouragé par d’autres, Jean Cau tenta sa chance
durant l’automne 1989, sans y croire vraiment et en
ne le désirant qu’à contrecœur. Il raconte les menues
corvées auxquelles il dut s’astreindre : écrire
aux trente sept membres de la sainte coupole,
rencontrer ceux qu’on n’a pas lus, et ceux dont on
découvre
jusqu’à l’existence, bref
montrer patte blanche. Ironie de l’histoire, Jean
Cau, s’il avait été élu, eût dû prendre la place
laissée vacante par Edgar Faure. « Prononcer
l’éloge d'Edgar Faure, en habit vert et palmé
d’or !
Moi !
Élu, en effet j’eusse succédé à ce Fregoli cuit et
recuit, mariné et faisandé, décomposé et recomposé
dans toutes les sauces de trois républiques… »
Au
passage, Jean Cau fait ce qu’il sait faire de
mieux : des portraits. On croise de grands
disparus que le vieux loup a croqués, Henri Troyat,
Jacques Soustelle, André Frossard, de moins grands
comme Poirot-Delpech, que Jean Cau fait tourner en
bourrique en l’appelant Poirot. Il ne sera pas
élu, évidemment, mais il
s’en est fallu de peu. Pas de regrets, au contraire.
« Costume, épée, discours,
salamalecs, dictionnaires, séances, cérémonies,
l’enfer du sérieux », écrit ce passionné de
corrida qui conclut par cette formule qui lui
ressemble tant : « je freinai à
temps. Matadors et académiciens n’usent pas de la
même épée. » Académie ou pas, un écrivain ne meurt
que si on n’en parle plus. Jean Cau est toujours là,
le style plus vert que jamais.
Paul-François PAOLI
LE FIGARO
jeudi
6 décembre 2007