Jean-Pierre Chevènement : préface au livre de Jürgen Elsässer

La traduction française du livre de Jürgen Elsässer Comment le Djihad est arrivé en Europe constitue une mine de révélations pour quiconque cherche à comprendre les enjeux géostratégiques mondiaux.
Que les services spéciaux américains aient prêté la main subrepticement dès 1992 — en violation de l’embargo sur les armes —, puis officiellement à partir de 1994, à l’armement des milices islamistes de Bosnie est un fait bien connu. De même les liens tissés avec Oussama Ben Laden et son organisation en Afghanistan dès les années quatre-vingt mais maintenus longtemps après.
Ce que montre, en revanche, avec un grand luxe de détails Jürgen Elsässer, c’est le véritable chaudron du terrorisme islamiste qu’ont constitué les guerres yougoslaves tout au long des années quatre-vingt-dix. Les attentats du 11 septembre 2001 à New-York, de Madrid le 11 mars 2003, et du 7 juillet 2005 à Londres font tous émerger des personnages qui, à des titres divers, ont été des vétérans des guerres de Bosnie. Il semble qu’il s’agisse là de connexions si gênantes qu’il faille absolument les taire ou les dissimuler. Certes il faut éviter la vision « bosno-centrée » bien que quelques éclairages a posteriori sur la division SS Hanjar, les « exploits » des djihadistes et les fréquentations douteuses d'Ilija Izetbegovic mériteraient à coup sûr d’ébranler la bonne conscience de l’opinion occidentale, tellement manipulée à travers des grilles de lecture faussées. Ainsi voit-on apparaître El Zawahiri, considéré comme l’actuel numéro deux d’Al Quaïda, dans l’approvisionnement en armes des milices islamistes bosniaques au milieu des années quatre-vingt-dix.
Pourquoi ce soutien apparemment aveugle de la politique américaine, à travers services spéciaux et entreprises mercenaires, à la création d’un Etat musulman au coeur de l’ancienne Yougoslavie ?
Les Etats-Unis étaient-ils poussés par le noble idéal de l’autodétermination des peuples ? Ou bien poursuivaient-ils un but plus obscur dont le monde musulman, en définitive, aurait été le jouet ? Car ce qui intéresse l’Administration américaine c’est quand même avant tout le contrôle des gisements de pétrole et des voies d’acheminement de celui-ci par la voie maritime ou par oléoducs (en Afghanistan et dans le Caucase notamment).
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de Jimmy Carter pour les affaires extérieures, a éclairé d’une lumière crue, dans un maître livre paru en 1998, Le grand échiquier, les enjeux centraux de la diplomatie américaine : contrôler l’Eurasie et les régions pétrolifères du Golfe et de la Caspienne, réduire l’influence de la Russie et asseoir la domination des Etats-Unis sur le monde musulman. La mise en oeuvre ultérieure de ce grand dessein par les néoconservateurs laisse sans doute quelque peu à désirer… La « grande guerre déclarée au terrorisme » rompt-elle vraiment avec la volonté d’instrumenter le monde musulman à travers le soutien des milices fondamentalistes en Afghanistan, dans l’ex-Yougoslavie, voire dans le Caucase ? Elle exacerbe les contradictions qui s’y manifestent et entraîne non seulement le monde musulman mais le monde tout entier dans une régression sans précédent.
Le livre de Jürgen Elsässer est fort instructif sur le rôle des services spéciaux dans la manipulation des conflits (et des opinions publiques droguées aux idéologies identitaires). Il est vrai que les « services » se prennent souvent les pieds dans leurs propres intrigues. Dans la société hypermédiatique où nous vivons, leurs manigances finissent toujours par être éventées. C’est l’un des grands mérites du livre de Jürgen Elsässer de nous faire voir par leur petit côté (mais les trous de serrure ne font-ils pas découvrir bien des choses ?) les projets mégalomaniaques ourdis par les « maîtres de l’heure » (qui cesseront souvent de l’être dans l’heure qui suit).
Même si Jürgen Elsässer nous étourdit parfois sous la multiplicité de ses sources et l’abondance de ses références, rendons hommage à son érudition : son livre contribuera utilement à un sain pluralisme et à l’éclosion de vérités pas toujours bonnes à dire. Saluons son immense travail et la contribution salubre que son livre apporte à un débat démocratique débarrassé des a priori trompeurs qui obscurcissent la compréhension des enjeux et retardent l’heure d’une paix juste dans les Balkans et ailleurs. Je souhaite que ce livre fasse réfléchir au-delà des passions souvent instrumentées à des fins pas toujours avouables. Je ne doute pas qu’il sera utile au retour de relations pacifiées entre les Etats- Unis, l’Europe et le monde musulman.

Jean-Pierre Chevènement