Entretiens
Massimo Introvigne : Illuminés, extraterrestres et superstitions modernes…

En septembre 2006, l'auteur de Les Illuminés et le Prieuré de Sion a répondu à quelques questions qui venaient tout naturellement à la lecture de son essai à la fois ironique et érudit sur la complotologie «danbrownesque». Un exemple de «démasquage» caustique et intelligent.




Q. : Dans votre livre, la popularité phénoménale des romans de Dan Brown sert de point de départ à une réflexion sociologique élargie sur l’époque où nous sommes. En tout premier lieu, vous relevez que le talent ou l’originalité de l’auteur entrent pour une très faible part dans la recette du succès. Quels en sont dès lors les ingrédients principaux ?

M. I. : En effet, les romans écrits par Dan Brown avant 2003, qui ne sont pas pires que Da Vinci Code, n’ont connu le succès que lorsqu’ils ont été réimprimés en exploitant le succès de celui-ci. Dan Brown revient dans toute sa production sur le thème du Complot avec un grand C. Or, ce thème était considéré comme abusé, et était même ridiculisé, avant le 11 septembre 2001. C’est donc le 11 septembre qui a tout changé. Sans oublier que les attaques contre l’Église Catholique ont retrouvé une popularité aux États-Unis après les scandale des prêtres pédophiles…

Q. : Après l’histoire romancée, observez-vous, nous voici témoins du roman historicisé. Ce n’est pas pour le rêve qu’on lit Dan Brown, mais au contraire pour y trouver une explication de la réalité — et le romancier a sciemment joué de cette confusion. La manipulation des consciences par des fictions savamment orchestrées est également devenue un outil du pouvoir politique. Dans quelle mesure Da Vinci Code et Anges et Démons sont-ils des révélateurs ou des métaphores des techniques de pouvoir postmodernes ?

M. I. :
La nouveauté de Dan Brown ne consiste pas à faire des romans où l’on attaque le christianisme ou Jésus-Christ lui-même. Pour en rester à l’Italie, Giuseppe Garibaldi et Benito Mussolini — ce dernier dans sa phase anticléricale et socialiste d’avant la Première guerre mondiale — en faisaient déjà. Sa nouveauté consiste à dire, jusqu’à le jurer dans des tribunaux comme à Londres, que ses romans ne sont pas que des romans, mais qui révèlent des vérités cachées sur les origines du christianisme et sur l’Église. Comme on sait désormais que les documents qu’il utilise sont tous faux, il s’agit d’une véritable œuvre de désinformation. Peu de gens ont d’ailleurs noté que Dan Brown n’est pas seulement antichrétien. Il est contre tout savoir institutionnel auquel, comme beaucoup de « complotistes », il oppose l’anti-savoir des chevaliers solitaires rejetés par la culture universitaire. Il a fait plusieurs fois remarquer que l’on se trompe quand on pense que sa cible est l’Église. En effet l’Université, qui se dit laïque, serait bien plus responsable pour avoir caché la vérité sur Jésus-Christ. Dans mon livre, qui sous ce point de vue est différent de beaucoup d’autres, je ne proteste pas contre le « complotisme » danbrownesque au nom du christianisme, mais au nom du savoir historique, bafoué par un instituteur (Dan Brown était professeur de langue anglaise dans un lycée de province) qui pense que toute la recherche universitaire mondiale pèse moins que les documents farfelus d’aventuriers à la Pierre Plantard. Dan Brown a d’ailleurs tort quand il dit que l’Université ne s’est pas occupée des prétendues documents de Plantard : des universitaires éminents comme Émile Poulat les ont étudiés, bien entendu pour conclure qu’ils étaient des faux grossiers, et cela vingt ans avant Dan Brown et dix ans avant que Plantard n’avoue lui-même qu’il s’agissait d’une mystification.

Q. : Votre ouvrage nous emmène dans un grand voyage historique et para-historique, voire interplanétaire avec l’irruption des extraterrestres. Quel rapport entre les Illuminés de Bavière et les créatures venues d’ailleurs ?

M. I. : Aucun, bien entendu, au temps des Illuminés de Bavière, bien que (cas particulier que je n’évoque pas dans mon livre) les Illuminés ont sans doute influencé le révolutionnaire italien Giuseppe Mazzini qui, à ma connaissance, est le premier révolutionnaire européen à avoir pris au sérieux les révélations de certains spirites français (eux-mêmes socialistes) sur les extraterrestres. Par contre, aujourd’hui dans la littérature « complotiste » anglo-américaine il est souvent question des Illuminés (voire, selon les cas, de l’Église catholique, des juifs ou des francs-maçons) comme agents d’un complot extraterrestre.

Q. : Vous vous attachez à démystifier deux sociétés secrètes aux noms sonores et prestigieux. Pourrait-on, par analogie, en déduire que toutes les assemblées confidentielles du même genre sont mues essentiellement par la vanité, le lucre et les ambitions personnelles ?

M. I. : Non. Je ne suis pas franc-maçon et je partage les réserves catholiques, notamment du présent pape Benoît XVI, sur la franc-maçonnerie. Mais on ne peut pas réduire l’histoire de la franc-maçonnerie – ni d’ailleurs des obédiences les plus sérieuses de la Rose-Croix – à des histoires d’affaires ou de mœurs. Nous sommes là en présence d’organisations qui ont joué un rôle essentiel dans le développement de la société moderne à partir du XVIIIe siècle.

Q. : Dans la cosmologie brownienne, c’est manifestement l’Église catholique qui joue le rôle de l’« Axe du Mal ». Pourquoi ce soudain retour de vigilance à l’égard de l’Église ? Aurait-elle repris du poil de la bête ? Ou s’agit-il, comme dans la politique impériale anglo-saxonne, de « gonfler » un adversaire incapable de riposter, utilisé comme bouc émissaire ?

M. I. : A vrai dire, c’est l’Église en tant que christianisme des Églises organisées et institutionnelles (à ne pas confondre avec le christianisme néognostique des chevaliers solitaires illuminés que Dan Brown dit être le sien – il se dit bien gnostique, et non pas libre penseur) qui est visé. Aux États-Unis ce sont les Églises protestantes qui ont géré la protestation contre le Da Vinci Code, l’Église catholique ne s’y est jointe que plus tard et avec une certaine réticence. En tant que gnostique, Brown ne peut voir la « Grande Église » chrétienne que comme un ennemi. Mais en tant que « complotiste » américain (qui est autre chose d’un « complotiste » européen) Brown vise les institutions en voie générale : dans ses autres romans ce sont les services secrets, la présidence des États-Unis, les polices qui sont attaqués. Et dans son prochain roman de 2007 ce sera la franc-maçonnerie. Le message est qu’il faut se méfier des institutions, le vérité ne se trouve que chez des chercheurs isolés, relégués en marge et considérés comme des illuminés par les Églises, les États, les universités…

Q. : Quel rapport y a-t-il entre la déchristianisation et le « nouveau Moyen Age » que nous observons, avec ses croyances absurdes, ses terreurs de masse et sa rhétorique manichéenne ?

Je ne suis pas du tout d’accord avec la thèse du « nouveau Moyen Age ». Il y a désormais une abondance de travaux académiques pour montrer que la croyance à la magie et la kyrielle de ceux qui gagnent leur vie comme « opérateurs de l’occulte » (c’est le nom qui leur donne la loi italienne qui, plus tolérante qu’en France, n’est pas intéressée à lutter contre les « nouveaux magiciens » et autres gourous mais plutôt à en partager le butin en leur faisant payer des taxes) sont bien plus répandus aujourd’hui qu’au Moyen Age. Surtout, même ceux qui partageaient des croyances magiques ou astrologiques au Moyen Age précisaient toujours que la magie ou l’astrologie ne pouvaient avoir d’effets qu’avec la permission de Dieu, qui donnait toujours la priorité à la liberté humaine. Souvenez-vous de Corneille, qui louait le christianisme pour avoir libéré les hommes de la tyrannie des étoiles et des vies passées. Avant le christianisme, on ne pouvait pas vraiment raisonner en termes de cause et d’effet : l’effet pouvait être tout à fait indépendant de la cause pour des raisons astrologiques ou liées à nos vies passées… dont d’ailleurs nous ignorons tout. Quant aux terreurs de masse, les historiens ont fait justice depuis au moins trente ans de l’idée qu’il y a eu une terreur de l’an Mille (même si une toute petite minorité de chercheurs bostoniens essaie de la relancer). La majorité des paysans européens ne savaient même pas en quelle année ils vivaient, ils ne pouvaient donc pas se préoccuper de l’an Mille… Je dirais plutôt qu’une certaine diffusion de l’incroyance dans certains pays (et non pas partout : aux États-Unis, en Italie, dans le Sud de l’Allemagne on assiste à un retour de la pratique religieuse à partir de 1990, alors qu’en France elle continue de baisser) nous livre à une nouvelle Renaissance ou à un nouveau XVIII
e siècle (prolongé d’une certaine façon au XIXe) : des époques où l’abandon du christianisme nous donne en même temps (et parfois chez les mêmes personnes) un rationalisme et un irrationalisme magique. Pour revenir à mon livre : chez les Illuminés de Bavière coexistaient un rationalisme inspiré des Lumières et la recherche magique de l’immortalité…
Franz Weber se souvient de Simone Chevallier

Pendant une dizaine d'années, au temps où il était journaliste et écrivain, Franz Weber a partagé la vie de Simone Chevallier, éminente poétesse et romancière. En préface à la réédition de Celle qui aima Jésus, le grand défenseur de la nature et de la culture a consigné des souvenirs pleins de sève sur cette personnalité hors du commun.

«
Simone était Lyonnaise, issue d’une grande famille catholique. Dès son jeune âge, elle avait été déchirée entre la foi et la sensualité. Dans son passionnant roman « La Ville aux deux fleuves », elle a raconté en partie son émancipation spirituelle. De même, dans « L’Ami des vacances » , publié avant guerre, elle fait le récit d’une aventure qui est bien plus qu’une aventure. La chair et l’esprit, toujours inextricablement mêlés. Comme Simone, mais un peu plus tard, Lucien Rebatet avait écrit un grand roman sur Lyon : « Les deux Étendards » . Rebatet était fou amoureux de Simone, mais elle s’en moquait éperdument. Elle était le modèle, en moins extrême, du personnage d’Anne-Marie, déchirée entre le mysticisme et une sexualité dévorante.
A dix-huit ans, elle avait décidé de partir pour Paris. Son père lui avait dit : « Tu ne peux quitter la maison que si tu te maries. » Du coup, elle s’est mariée avec un copain ! Cela n’a pas duré très longtemps… Par la suite, elle a épousé le prince Paul Mourousy, grand esthète parisien, qui éditait « Les Cahiers d’Art et d’Amitié ». Elle était l’enfant terrible de sa famille : elle se consacrait à la poésie alors qu’autour d’elle on soignait les carrières et les alliances de poids. Malgré cela, son père lui versait une rente, qu’on lui a supprimée dès la mort de celui-ci. Elle se débrouilla même sans cela. Sa famille fortunée se méfiait d’elle parce que, à leurs yeux, elle ne savait pas conserver l’argent. Émancipée, indépendante, profondément mystique, elle était en même temps, et tout naturellement, très féministe. Elle disait : une femme, pour réussir, doit être dix fois plus intelligente qu’un homme. Excellente conférencière, elle mettait son talent à profit pour défendre l’émancipation des femmes. Tout en étant très libre, elle était d’une grande pureté. Elle ne s’est jamais vendue, en rien. Jamais elle n’a écrit un mot, un vers, qui allait contre sa pensée. Elle avait horreur des intellectuels et des matérialistes — qu’elle mettait du reste dans le même sac.
Une voyante lui avait dit : « vous devrez toujours nager pour garder la tête hors de l’eau ». C’était un peu ça : elle avait un talent fou, remarquable. Mais probablement ne devait pas réussir de son vivant. Finalement, ses livres ont été publiés. Le premier, « L’Ami des Vacances » a failli avoir le Fémina. On voulait en faire un film, avec de grands acteurs : raté au tout dernier moment ! Puis « La Ville aux deux Fleuves » , chef-d’œuvre occulté… Elle avait convaincu de grands éditeurs, pourtant. Elle travaillait d’arrache-pied. Toujours un succès de qualité et d’estime, jamais le succès de librairie et de grand public.
« Je suis entrée en poésie comme en entre en religion » , disait-elle. Ce n’était pas un cliché, c’était son credo : elle cherchait la poésie, partout et toujours. Dans sa manière de vivre, de ressentir, d’aimer. Dans la nature. Les ballades dans la nature, avec elle, étaient un enchantement. Elle les décrivait en poète. Elle voyait des choses que les autres ne voyaient pas. Toujours entière.

Nous avions le même credo : rester entier, célébrer le Créateur au travers de toutes ses créatures. On se comprenait à la perfection, c’est ainsi qu’on est resté dix ans ensemble. Elle avait pourtant vingt ans de plus que moi. Parce que nous vivions la pureté dans les intentions. Dans tout ce que nous faisions et disions, nous recherchions la hauteur, l’âme.
Simone fut incomprise en son temps, engoncé dans les rites, les usages pétrifiés et les certitudes religieuses ou politiques. Elle a écrit pour la postérité, pour un temps de doute et de recherche individuelle. Son temps est le nôtre. Intégrant organiquement la tradition, elle avait développé une spiritualité à l’écoute de tous. Une spiritualité simple, naturelle, pas intellectuelle. Elle traduit d’une manière intelligible à tous le message d’amour du christianisme. Son livre « Celle qui aima Jésus » et de la voyance. L’expression de l’amour véritable, de l’amour en soi. »

Franz Weber

Jürgen Elsässer : « Le 11 septembre se répète à l'infini ! »

Août 2006. Alors que les bombes ravagent le Liban, l'opinion modiale est tétanisée par l'annonce d'un terrifiant massacre aérien... évité de justesse par les services secrets britanniques! Cette « bonne nouvelle » pour tous les touristes du milieu de l'été est tombée avec un à-propos extraordinaire.
Jürgen Elsässer, journaliste d'investigation à Berlin, est un spécialiste de la guerre secrète.
Auteur de La RFA dans la guerre au Kosovo et de Comment le Djihad est arrivé en Europe, il étudie avec une rigueur méthodique les réseaux islamistes liés à la nébuleuse « Al Qaida » et leurs relations avec les puissances occidentales. Montrant que les « diables » islamistes forment désormais un ingrédient indispensable de la politique d'expansion de l'empire américain. Suite à l'annonce de cette nouvelle menace pour la sécurité des Européens, il a accordé un entretien éclairant au Journal Franz Weber, entretien que nous reproduisons ici.

Question: Des attentats monstrueux perpétrés avec des explosifs cachés dans des bouteilles de boissons gazeuses: c'est plus fort encore que les avions détournés avec des cutters. Y croyez-vous?
Réponse: c'est évidemment difficile à croire, au vu des incohérences immédiatement apparues dans l'explication officielle de cette affaire. A en croire les médias, les terroristes auraient conçu des explosifs à deux composants qui devaient être assemblés à bord. Mais quels composants ? On nous parle de nitroglycérine et de nitrométhane, deux produits extrêmement dangereux qui peuvent exploser au moindre choc. Impensable! Le Spiegel, lui, penche plutôt pour le TATP, le triacétonetriperoxyde, car il serait facile à fabriquer avec du solvant pour vernis à ongles et d'autres produits de droguerie. Mais « Le TATP requiert beaucoup de temps pour sa fabrication, ce n’est qu’au bout de plusieurs heures que la poudre explosive se forme au fond de l’éprouvette. Par contre, d’innombrables accidents survenus lors du mélange des composants témoignent de l’instabilité mortelle de ce produit lors de sa fabrication ». On nous prie donc de croire que les terroristes envisageaient de s’enfermer pendant des heures dans les toilettes de l’avion, en espérant que le cocktail mélangé ne leur saute pas entre les doigts avant d’avoir atteint la puissance requise.
Mieux encore: selon le Guardian du 13 août, aucune des personnes arrêtées n’avait réservé ni acheté son billet d’avion ! Alors pourquoi les soupçonne-t-on ? À cause de conversations téléphoniques et de courriers électroniques échangés... C'est insuffisant, comme indices d'un « méga-attentat »...
Je ne nie pas l'existence de réseaux violents en Europe, au contraire. Mais il me semble que cette affaire a été montée de manière trop hâtive et trop opportune pour pouvoir tromper le monde bien longtemps.
Dans votre livre, vous formuliez déjà des soupçons semblables au sujet des attentats de Londres de juillet 2004...
En effet. Pour peu qu'on regarde au-delà de la propagande officielle, cette affaire fait apparaître des anomalies inquiétantes. Par exemple, le fait que le responsable présumé de ces attentats, Haroun Rachid Aswat, était un agent double protégé par le MI-6, les services secrets anglais, pour qui il travaillait. Ou ce fait d'observation que l'explosif du métro devait être, au vu des dégâts, placé sous le plancher des wagons et non dans des sacs à dos à l'intérieur.
En réalité, vous mettez en cause la responsabilité des Occidentaux dans tous les grands attentats depuis le 11 septembre. C'est une accusation très lourde.
Mais qui repose sur des faits simples. Je me suis efforcé de laisser de côté le brouhaha médiatique pour remonter les pistes et établir les activités exactes des auteurs de ces attentats. La plupart de ces hommes (par exemple, 5 des 7 responsables présumés du 11 septembre) travaillaient ou avaient travaillé pour les services occidentaux: CIA, MI-6 anglais ou BND allemand. A commencer, du reste, par le plus célèbre d'entre eux: Oussama Ben Laden.
Au départ, les Américains se sont contentés de transposer en Europe le modèle de lutte islamiste qu'ils avaient implanté en Afghanistan, grâce justement à leur agent Ben Laden. Ils ont profité de la guerre civile yougoslave pour implanter en Bosnie, puis au Kosovo, de véritables têtes de pont du fondamentalisme violent. Ces mêmes militants, vétérans de Bosnie, on les retrouve ensuite impliqués dans les attentats de New York, Madrid ou Londres.
La conclusion s'impose d'elle-même.
Comment en êtes-vous venu à cette conclusion?
Par un travail d'enquête personnel, mais aussi par le recoupement classique des sources. Et, dans le cas de la Bosnie, à une source dont personne en Occident ne s'est soucié: la presse locale! En effet, la greffe de l'islamisme international dans cette province d'Europe est amplement documentée, au jour le jour, par la presse bosniaque elle-même. Ces journalistes ont pris bien plus de risques que leurs confrères européens, qui se contentaient la plupart du temps de répéter les slogans de relations publiques de leurs autorités.
Quel est le rapport entre les attentats « déjoués » en Grande-Bretagne et la guerre au Liban?
C'est assez évident. Grâce à d'hypothétiques explosifs liquides de fabrication « maison », on a pu masquer une pluie de bombes industrielle et dévastatrice sur une population en majorité innocente. Le Spiegel, par exemple, titrait : « La stratégie du massacre de masse ». Parlait-il de ce qui se passait au Liban? Pas du tout: de ce qui aurait pu se passer en Europe!
Si l'on remonte à la source, par ailleurs, c'est du Liban qu'est parti le « signal d'alarme » qui a déclenché cette panique. C'est au cours d'un raid israélien, en effet, qu'on aurait retrouvé les plans de l'attaque. Le message à l'intention des opinions est clair: si Israël n'avait pas envahi le Liban, des Européens seraient morts par centaines. Le public est ainsi sommé de ravaler son indignation. De toute façon, le malheur des autres est vite oublié.
On dirait qu'il y a là comme un système déjà rodé, pour ainsi dire une routine?
En effet: depuis la chute de l'URSS, l'Occident a un besoin constant d'ennemis. Dans les années 90, c'étaient les Serbes, qu'on faisait passer pour un peuple sanguinaire à coups de montages médiatiques devenus des cas d'école. C'est sur un tel montage — le « massacre » de Racak au Kosovo — qu'on s'est fondé pour bombarder la Serbie pendant 80 jours, en 1999. Aujourd'hui, même le TPI a dû retirer l'invraisemblable Racak de son réquisitoire, et les médias ne l'ont même pas relevé!
Ne parlons même pas des « armes de destruction massive », ce mensonge total inventé pour occuper et détruire l'Irak.
De ce point de vue, la guerre actuelle du Liban, et la diversion opérée en Europe, s'inscrivent dans la stratégie d'ensemble de l'empire global. Derrière le Hezbollah, c'est l'Iran qu'on vise. Et derrière le fantassin israélien, c'est l'empire américain qui pousse les pions.
Justement: quelle est-elle, cette stratégie? Les Américains semblent incapables d'éteindre les incendies qu'ils déclenchent, et pourtant ils ne cessent d'en allumer de nouveaux...
S'il s'agit seulement de s'approprier les ressources énergétiques, la méthode est évidemment désastreuse: les régions ainsi dévastées et livrées à la violence sont inexploitables pour longtemps. Mais ce n'est pas tant le besoin d'ordre qui anime l'administration américaine, que la tendance au « chaos créatif ». N'oublions pas que le gouvernement américain est la marionnette du lobby militaro-pétrolier. Or, plus il y a de chaos, et plus on fait de bénéfices sur les armes et le commerce du pétrole... C'est la seule explication possible pour une politique aussi désastreuse.

(Entretien accordé au Journal Franz Weber, automne 2006.)

Eric Werner s'explique sur « La Maison de Servitude »
Semblant partir à contrecourant des positions illustrées dans ses livres précédents, La Maison de servitude а déconcerté nombre des lecteurs fidèles d'Eric Werner. Dans un entretien avec Slobodan Despot, l'auteur a précisé les idées fondamentales de cet essai révolutionnaire. Un résumé qui, en soi, constitue déjà un petit itinéraire philosophique et spirituel…

Q. : Vous êtes connu comme un penseur rationnel, voire rationaliste, de tendance libérale. Vos précédents ouvrages traitaient essentiellement de sujets de philosophie politique. Vous vous appuyiez beaucoup dans ces livres sur des penseurs comme Machiavel, Clausewitz, Raymond Aron, ou encore Carl Schmitt. Ce nouveau livre, abordant la question du message chrétien, prend d’une certaine manière votre public habituel à contre-pied. Pourquoi ce livre ?

E.W. :
Je n’aime pas tellement l’expression de message chrétien. Il n’y a pas pour moi de message chrétien, il y a (ce qui est différent) une parole. Le christianisme institue un rapport à la parole. Pourquoi maintenant ce livre ? Dans une certaine mesure, précisément, pour essayer de faire le point dans ce domaine. Je ne suis ni vraiment croyant, ni vraiment agnostique. Plutôt agnostique, je dirais aujourd’hui, mais par ailleurs assez pratiquant, doublement pratiquant même, puisque j’assiste assez régulièrement à la messe, tout en participant de temps à autre aussi au culte protestant (lorsque j’ai de bonnes raisons de penser que le pasteur dira des choses intéressantes). C’est assez paradoxal. D’ordinaire c’est le contraire exactement qu’on entend. Les gens se disent croyants mais également non pratiquants ! Autre paradoxe, au moins apparent, mon agnosticisme au moins tendanciel ne m’empêche en aucune manière de me sentir en même temps très proche du christianisme. Beaucoup disent qu’on est soit chrétien, soit agnostique, mais difficilement les deux choses à la fois. Or je vis relativement bien cette situation. Cela tient au fait que j’ai cessé justement d’associer le christianisme à l’adhésion à certains dogmes. Je résume ici mon évolution personnelle depuis une dizaine d’années.

Q. : Comment caractériseriez-vous votre démarche ?

E.W. :
J’aborde, il est vrai, les questions religieuses, mais je le fais à partir de la périphérie, autrement dit de l’histoire des idées, de la philosophie et de la littérature. Je ne sors donc pas de mon domaine de compétence propre. A vrai dire, on pourrait se demander où est le centre et où est la périphérie. Je viens de définir le christianisme comme la religion de la parole. La parole parle, et dans la mesure même où elle parle se communique à d’autres qui, à leur tour, se l’approprient pour la faire connaître ensuite à d’autres, etc. Voilà comment ça fonctionne. Dans cette perspective, la distinction entre le sacré et le profane perd beaucoup de sa signification. Il en va de même de celle entre la foi et la raison. La formule credo quia absurdum s’applique peut-être aux constructions théologiques traditionnelles (credo de Nicée, etc.), mais les Évangiles sont précisément très étrangères à de telles constructions. Je ne vois pas personnellement ce que les Évangiles auraient d’absurde ou d’irrationnel. Je les trouve, au contraire, très clairs, très transparents. On n’a pas besoin de lumières spéciales pour les comprendre. Il suffit de les lire d’un peu près, comme n’importe quel autre texte, en fait. Les Évangiles sont des textes comme les autres. De grands textes, certes, très certainement aussi des textes inspirés, mais on pourrait en dire autant des tragédies de Sophocle, des poèmes de Baudelaire, des romans de Proust ou de Dostoïevski. Tous ces textes ont en commun de renouveler notre vision de l’homme et de la réalité.


Q. : Dans l’Ancien Testament, la Maison de servitude désigne l’Égypte pharaonique. Dieu s’adresse au peuple juif en lui disant : Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. En quel sens employez-vous ce symbole ?
E.W. :
Je m’inspire ici d’une remarque d’Alain Besançon dans la préface qu’il a donnée au livre posthume de Jacques Ellul, Islam et judéo-christianisme. Alain Besançon relève à propos de l’islam que quand l’islam parle du Dieu créateur il omet complètement de rappeler que le Dieu de l’Exode se présente comme le libérateur de son peuple. Ce point ne l’intéresse pas, il passe à côté. Cette omission est effectivement significative, elle éclaire la nature profonde de l’islam dans ses rapports au judéo-christianisme. L’islam est une configuration réactionnelle, réactionnelle au sens où elle s’inscrit en réaction contre le processus émancipateur auquel s’identifie la Bible hébraïque, et à sa suite aussi l’Évangile. Il veut en revenir à la maison d’Égypte, au pays de servitude. La maison de servitude, c’est en fait l’islam lui-même. Il en est une reconstitution à l’époque moderne, en plus dur encore d’ailleurs. Il ne faut donc pas s’étonner de l’écho qu’il suscite à notre époque. Beaucoup de gens, en effet, ne rêvent qu’à une chose, en revenir à la maison de servitude. Ils sont fatigués de la liberté, n’aspirent qu’à en être débarrassés. Qu’à cela ne tienne, l’islam les en débarrasse. Il leur offre tout ce qu’ils désirent, des lois strictes et des peines sévères à ceux qui les enfreignent. Les gouvernants eux aussi sont séduits. L’islam leur facilite la tâche, c’est une idéologie qui leur convient.


Q. : Le sous-titre de votre livre est : réplique au Grand Inquisiteur. Qui est le Grand Inquisiteur ?

E.W. :
Le Grand Inquisiteur est un concept global, il désigne les nomenklaturas occidentales actuelles, ce qu’Alexandre Zinoviev appelait, d’un autre nom encore, la supra-société (ou le supra-gouvernement). Le Grand Inquisiteur n’a évidemment rien de commun avec le Prince légitime traditionnel. C’est une tout autre figure. Le Grand Inquisiteur est un pur produit de la modernité, je dirais même de la modernité tardive, celle qui précède juste le passage à la post-modernité, mais tend en fait à se prolonger indéfiniment, comme je l’explique dans mon livre. Il est la forme que revêt le pouvoir à cette étape-là de l’évolution humaine, avant-dernière étape marquée par la mondialisation des échanges, l’immigration planétaire de masse, l’insécurité généralisée. Le Grand Inquisiteur ne doit pas être confondu non plus avec le Prince machiavélien. Tout comme le Prince machiavélien, le Grand Inquisiteur est un homme de pouvoir, il veut le pouvoir pour le pouvoir, mais ses méthodes sont très différentes de celles du Prince machiavélien. Son principal instrument est l’économie : panem et circenses. Il pousse au développement de la production et de la consommation, car il croit que les gens se laisseront ainsi plus facilement acheter. Ce n’est pas en soi un mauvais calcul, sauf que les désirs croissent toujours plus vite que les moyens de les satisfaire. Les gens ne sont donc jamais complètement contents de ce qu’on leur offre. Ils trouvent toujours matière à récrimination. La croissance économique se heurte aussi à certaines limites, d’ordre écologique notamment. Ni le Prince légitime traditionnel, ni le Prince machiavélien n’ont jamais été confrontés à ce genre de problèmes.

Q. : Que peut-on lui répliquer ?

E.W.
Un système productif où tout est sacrifié à la production n’est pas en lui-même très viable. Très vite il s’essouffle, avant, en règle générale, d’imploser, comme on l’a vu en 1989 à l’Est. C’est ce qui se passera très probablement un jour aussi à l’Ouest : il implosera. L’actuelle crise économique et écologique en est un signe avant-coureur. Pour avoir du pain, il faut préalablement avoir compris que l’homme ne vit pas seulement de pain. C’est le point fondamental. L’économie n’est pas à elle-même son propre fondement, c’est une erreur que de la croire. C’est une erreur également de croire qu’elle se suffit à elle-même. Non, elle ne se suffit pas à elle-même. Le Grand Inquisiteur le sait d’ailleurs très bien, il n’est pas idiot. Mais il vit au jour le jour, n’est donc pas réellement motivé à changer de comportement. Après moi le déluge.

Q. : A quoi bon alors lui répliquer ?

E.W.
On ne s’adresse pas en fait au Grand Inquisiteur, on s’adresse aux victimes du Grand Inquisiteur, à ses victimes et à ses dupes, à ceux qui ont renoncé à leur liberté pour obtenir du pain en échange. On essaye de les démystifier, de leur montrer qu’ils ont conclu là un marché de dupes. On essaye… Il est très improbable qu’ils écoutent, mais on essaye quand même. Advienne que pourra.

Q. : Vous êtes issu d’un milieu protestant, mais vous êtes converti au catholicisme. Vous continuez de suivre la messe selon le rite traditionnel, et pourtant dans votre livre, vous proclamez la fin des rites et des lieux sacrés au profit d’une relation directe au Père par la parole vivante. Comment gérez-vous ces contradictions ?

E.W.
Il faut élargir le problème. Le problème est celui du rôle que peut jouer encore la tradition en régime post-traditionnel, lorsque l’homme accède à l’autonomie (ou commence à y accéder). Ce problème a été soulevé pour la première fois par Sophocle au Ve siècle avant notre ère, avec sa critique du personnage d’Œdipe. Œdipe a décidé de se passer de la tradition, et de s’en passer complètement. Il se veut autonome, complètement autonome. Mais il n’est pas encore prêt pour cela, son histoire même le prouve. Il a voulu brûler les étapes, et cela se termine mal pour lui. On pourrait en conclure que le mieux encore pour l’homme serait de renoncer à toute forme d’autonomie et de faire machine arrière, pour en revenir aux valeurs traditionnelles. C’est la position traditionaliste, celle que défend le devin Tirésias dans la pièce de Sophocle. Sophocle se montre, lui, plus nuancé. Il n’est pas par principe contre l’autonomie, mais il pense que l’autonomie ne se conquiert que progressivement. C’est une entreprise de longue haleine. Et donc, pendant un bout de temps encore l’homme aura besoin encore de s’appuyer sur certains éléments de la tradition. Un jour ou l’autre il pourra s’en passer, mais pour l’instant encore non. Il n’est pas assez mûr pour cela. C’est un problème de maturité, on pourrait aussi dire : de croissance spirituelle. L’homme doit grandir encore un peu, sans quoi il risque de lui arriver ce qui est arrivé à Œdipe. C’est ce que pense Sophocle, et je suis assez de son avis. Dans le débat entre Œdipe et Tirésias, je n’hésite pas, je suis du côté d’Œdipe. C’est Œdipe qui fondamentalement a raison, et non Tirésias. L’avenir lui appartient. Mais je veille en même temps à ne pas me couper complètement de la tradition. Car elle a encore son utilité. Elle maintient un certain nombre de repères. Mais je ne l’absolutise évidemment pas.

Q. : Les églises traditionnelles, avec leurs rites, coutumes et hiérarchies, ont-elle encore leur raison d’être ?

E.W. :
Le christianisme s’identifie aujourd’hui à la modernité chrétienne, autant dire qu’il vit désormais de sa vie propre. La pratique chrétienne se développe elle-même très largement aujourd’hui à l’extérieur des églises traditionnelles. Par pratique chrétienne, j’entends l’assistance au prochain (au sens large), mais aussi d’autres activités plus directement liées à la parole, en particulier le travail des « psys ». Dans cette optique, on peut effectivement se poser la question : Les églises traditionnelles ont-elles encore leur raison d’être ? A mon avis oui. Elles maintiennent un certain lien avec le passé. On vient de le voir, il est trop tôt encore pour qu’Œdipe puisse aujourd’hui déjà se passer, complètement au moins, de la tradition. Il ne le peut pas. D’où la nécessité d’assurer un certain lien avec le passé. C’est ce que font les églises traditionnelles. Mais c’est un rôle délicat. Vous avez parlé des rites et des coutumes. Personnellement les rites ne me gênent en rien, je vis même très bien avec, certainement mieux en tout cas qu’avec certaines cérémonies dépourvues de tout rite, où n’importe qui fait n’importe quoi. Je n’aime pas du tout ces choses. Mais je n’aime pas non plus l’attitude inverse, celle consistant à tout ramener aux rites, à les fétichiser, en quelque sorte, comme si le Verbe ne s’était fait chair que pour permettre aux gens d’accomplir un certain nombre d’actes répétitifs (c’est la définition même du rite). Les rites n’ont de sens que s’ils permettent d’aller au-delà des rites. Il en va de même des dogmes. Ils n’ont de sens que s’ils permettent d’aller au-delà des dogmes.

Q. : Et s’ils ne le font pas ?

E.W. :
Eh bien, ils disparaissent. Hannah Arendt l’explique très bien lorsqu’elle parle de la mort de Dieu. Dieu n’est évidemment pas mort, cela ne veut rien dire, mais la manière dont on a pensé Dieu pendant des siècles, elle, ne convainc plus. Je suis complètement d’accord avec cette formule. Les dogmes ne se maintiendront, s’ils se maintiennent, que si on les prend pour ce qu’ils sont, à savoir de simples formes symboliques, des métaphores autrement dit. En tant que symboles (ou métaphores) ils renvoient à autre chose qu’eux-mêmes, à ce qu’ils symbolisent justement. Car derrière le symbole il y a la chose symbolisée. C’est vers la chose symbolisée qu’il faut aller (en l’occurrence la parole). La nouvelle pensée chrétienne s’inspire très largement de ces principes.

Q. : On perçoit en Occident une inquiétude de plus en plus répandue quant à la survie même de la civilisation que l’Occident a instaurée. L’exploitation effrénée des ressources naturelles et humaines de la planète génère des catastrophes en tout genre et des mouvements migratoires massifs. La population autochtone européenne est en voie de remplacement rapide par des populations venues d’ailleurs. Le pouvoir qui incarne le monde chrétien aux yeux du reste de l’humanité (les USA et leurs satellites) soulève par sa brutalité et son hypocrisie la haine justifiée des peuples qui en sont les victimes. Dans le même temps, le monde occidental enferme ses propres sujets dans un carcan policier et idéologique inédit jusqu’ici. Certains ont même parlé de soviétisation. Comment conciliez-vous tout cela avec vos thèses sur la modernité chrétienne ?

E.W. :
Le totalitarisme ne prouve rien contre la modernité chrétienne, c’est le contraire exactement qui est vrai. S’il n’y avait pas la modernité chrétienne il n’y aurait pas non plus le totalitarisme. Car le totalitarisme n’a d’autre raison d’être que de faire échec à la modernité chrétienne. Il l’implique donc forcément.

Q. : A la lecture de votre livre, on a le sentiment que le personnage qui incarne le mieux la liberté apportée par le Christ est le personnage d’Antigone, qui est antérieure à la Révélation. Sa liberté tient en deux caractéristiques fondamentales : autonomos et autognôtos. Faut-il en conclure que l’idéal chrétien passe par une affranchissement total à l’égard des règles morales et comportementales de la société où l’on vit ? Par ailleurs, tout en étant autognôtos, Antigone suit jusqu’à la mort des principes de conduite implicites dont on sent bien qu’ils n’ont rien d’excentrique, mais qu’ils sont au contraire universels. L’humanité serait-elle porteuse d’un substrat moral indépendant de toute église et de toute idéologie ?

E.W. :
Aujourd’hui encore on a le souffle coupé quand on lit la pièce de Sophocle. Et ce texte date d’il y a 2 500 ans ! Il n’a pas pris une ride, il est immortel. En ce sens, Antigone est bien la plus grande figure de l’Occident, sa figure emblématique, en quelque sorte. Vous dites que les principes de conduite d’Antigone sont universels. Je n’en suis pas persuadé. Ils ont peut-être vocation à s’universaliser, mais ce n’est pas un hasard, à mon avis, s’ils sont apparus en Occident. Nulle part ailleurs ils n’ont leur équivalent. Lorsque l’Occident aura disparu corps et biens, c’est d’Antigone encore qu’on se souviendra. D’Antigone et d’elle seule. Je ne me demande pas en lisant la pièce s’il est bien ou mal d’ériger la liberté en absolu. Je lis la pièce, et cela me suffit. Je sais qu’Antigone est dans le vrai quand elle parle comme elle le fait. Il n’y a pas un mot de trop, tout ce qu’elle dit est juste. Elle est entièrement dans ce qu’elle dit, et ce qu’elle dit l’exprime entièrement. C’est beaucoup mieux encore qu’Œdipe. Antigone est l’accomplissement même d’Œdipe. Œdipe est l’autonomie encore balbutiante, Antigone cette même autonomie parvenue à maturité. On l’emmure vivante, mais cela n’a aucune importance, elle ressuscite pour l’éternité. •

-->
Page du livre
-->
Page de l'auteur