Chlomovitch dans les "Dernières nouvelles d'Alsace"

Dernières Nouvelles d’Alsace • N° 1 • Mardi 2 janvier 2007 page 4



ENQUÊTE SUR UNE COLLECTION
Il a réuni en peu d’années une collection d’art moderne exceptionnelle. Avant de disparaître dans la tourmente de la guerre. L’écrivain serbe Momo Kapor ressuscite l’étrange Erich Chlomovitch. Une enquête qui tient du conte cruel.
« Chlomovitch a déboulé à Paris comme une météorite et est parvenu, en cinq ans seulement, à établir des liens intimes avec certains des plus grands peintres et poètes français, accumulant une collection de gravures, d’éditions de tête, de dessins, d’aquarelles et de toiles devant laquelle le plus gâté des amateurs d’art ôterait son chapeau… Ainsi l’historien d’art Bernard Dorival résumait-il, en 1981, la fascinante trajectoire d’Erich Chlomovitch.
Rien ne prédisposait ce fils d’un tailleur juif de Belgrade à un tel destin. Mythe ou réalité, à 13 ans, il écrit à Ambroise Vollard une lettre pour lui faire part de son admiration, après avoir dévoré une monographie de Renoir éditée par le grand marchand d’art. Et le découvreur de Cézanne, Picasso et Matisse, touché par la juvénile missive, de le convier à venir lui rendre visite une fois atteint l’âge adulte.
Ce que fit Chlomovitch. En 1935, à 20 ans, il se rend à Paris et sonne à la porte de Vollard qui. charmé, l'embauche le soir même. « Durant près de cinq ans, jusqu’à la mort de son protecteur, Chlomovitch travaille à ses côtés.
Et accumule les œuvres d’art signées Cézanne, Renoir, Picasso, Matisse, Derain, Rouault…
Comment, même introduit au cœur du système marchand du monde de l’art, parvient-il à se constituer une collection de plusieurs centaines d’œuvres des grands maîtres de son temps
? Momo Kapor, qui cumule ici les casquettes d’enquêteur, romancier et historien d’art, ne livre pas de réponse. Il constate simplement combien Chlomovitch était suffisamment proche des artistes pour se faire photographier en compagnie de Matisse. Chagall, Le Corbusier, Bonnard, Maillol, Léger…
Au-delà du mystère qui nimbe son personnage, Kapor donne chair à un homme dont la vie n’a jamais été déterminée que par un seul but: offrir à Belgrade une collection d’art moderne de stature internationale.

Chlomovitch sera rattrapé par la guerre
Sa ville natale bouda la proposition, et ce fut Zagreb qui en 1940 exposa de 400 œuvres lui appartenant.
Mais Chlomovitch sera rattrapé par la guerre. Réfugié dans.un village serbe, il tombe dans les mains des Allemands et disparaît dans les camps. Une partie de sa collection, cachée dans un mur à double fond, est remise en 1949 au musée national de Belgrade - 163 tableaux et 158 gravures. L’autre, restée à Paris, somnole dans le coffre d’une banque. Celui-ci est forcé en 1948, la location étant échue depuis 1943. Les employés y découvrent 190 tableaux, dessins et gravures. Des
-croÛtes- qu’ils jugent sans importance. Le coffre est refermé, oublié, puis rouvert en 1980. On réalise alors quelle caverne d’Ali Baba vient d’être exhumée, riche de petits bijoux comme Le Portrait de Zola jeune par Cézanne, Le Guitariste debout de Matisse ou Les Baigneuses de Picasso. Estimation de l’ensemble: huit millions de francs.
Une bataille juridique s’en· suivra, opposant Belgrade aux héritiers de Chlomovitch. Unique lacune d’un livre par ailleurs très documenté: ne pas préciser la situation actuelle de l’ensemble de la collection et l’ampleur de la dispersion d’un fonds qui aurait gagné à rester uni.

Serge Hartmann


« Le Mystère Chlomovitch », de Momo Kapor, chez Xenia Éditions, 160 pages,16 €,


Version pdf :
http://www.editions-xenia.com/pdf/005%40DNA070102e.pdf