Chlomovitch dans "B. I."

B. I. n° 117, janvier 2007


Le mystère Chlomovitch
par Momo Kapor
Éditions Xenia (Suisse)


Extraordinaire histoire que celle d’Erich Chlomovitch! L’obscur fils d’un tailleur yougoslave, dont on ignore même la date exacte de la naissance, devient, dans l’entre deux guerres, l’ami du plus célèbre marchand d’art de l’époque, Ambroise Vollard. En l’espace de quelques années, à peine sorti de l’adolescence, il se constitue à coups de prévisions de génie, la plus formidable collection de peintures modernes du siècle. Fréquentant les pionniers littéraires et artistiques du Paris de l’époque, il se fait dédicacer les œuvres d’auteurs dont il connaît le talent et pressent l’avenir. Il réunit tableaux et dessins de Renoir, Degas, Vlaminck, Derain, Matisse, Bonnard, Gauguin, Rouault et de bien d’autres, dans un ensemble de près de 500 pièces à peu près unique au monde.
Dévoré par une passion de missionnaire, il veut faire don de ce trésor à son pays. Une première tentative échoue. En 1939, commettant une bourde historique, le prince régent Paul Karadjordjevic refuse d’ouvrir son musée de Belgrade à un juif inconnu. Nullement découragé, Chlomovitch transporte ses précieuses malles à Zagreb et y organise, en 1940, une exposition qui stupéfie et éblouit le public, révélant des œuvres majeures dont les plus éminents critiques ne soupçonnaient même pas l’existence.
Hélas, la guerre éclate. Chlomovitch, qui ne vit que pour la conservation de son trésor, se réfugie dans un trou perdu de la province profonde, et mure secrètement les caisses en tôle dont personne ne connaît le contenu dans le fond d’une vieille ferme. Démasqué comme juif par une unité nazie de passage dans le hameau, il est
emmené et disparaît avec le secret de sa cachette, sans qu’on sache ni où, ni quand, ni comment il est mort. Alors commence une fabuleuse saga d’enquêtes et de recherches. Le livre de Momo Kapor, lui-même peintre et écrivain de renom, est une mosaïque de témoignages s’étendant sur vingt ans. Il en ressort un personnage solitaire, énigmatique, sans attaches, doué d’un flair exceptionnel et fanatique de la beauté, qui meurt aussi mystérieusement qu’il a vécu. Mais surtout, on y parcourt les péripéties d’une étonnante chasse au trésor. Un trajet aux méandres sinueux, allant de surprises en découvertes et de questions irrésolues à de nouvelles énigmes, mêlant informateurs douteux, ayants droit, héritiers et détenteurs illégaux, un trajet qui se lit comme un roman policier. Et qui n’est pas achevé. Une partie de ces richesses, retrouvée après de nombreuses aventures, s’entasse dans les sous-sols du musée de Belgrade
; une autre est enfermée dans les coffres forts d’une banque parisienne; une autre enfin manque dans le répertoire qui avait été dressé à Zagreb.
Le tout est l’objet de multiples procès qui sont encore en cours.
Une histoire qui tient en haleine et qui ferait un excellent scénario de film.

Louis MAGNIN.